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Le feu de Men ar Groaz à Lesconil

Publié le par DL

Le feu de Men ar Groaz à Lesconil (Finistère) est sans doute le plus discret des phares à terre du pays bigouden.

Depuis le parking qui borde le port de Lesconil à l'Ouest, le feu de Men ar Groaz, ici sous la flèche, dépasse à peine du toit de la criée.

Le phare proprement dit se compose d'une tourelle cylindrique en maçonnerie haute de 4 mètres, surmontée d'un pylône métallique de même hauteur, supportant une plateforme où se trouve  la lanterne.

A proximité immédiate, un petit bâtiment annexe abrite sans doute des équipements techniques.

Ce phare est entouré d'énormes blocs granitiques fortement érodés. Le petit bâtiment annexe a été construit contre l'un de ces rochers, dont on lit qu'il s'agirait d'un menhir (1). Même s'il a plus ou moins l'apparence d'un menhir, il n'est nulle part répertorié en tant que tel dans les publications scientifiques, et c'est plus probablement une roche naturelle que les caprices de la nature ont maintenue verticale. 

Alors pourquoi ce nom de phare ou de feu de Men ar Groas, littéralement "du rocher de la croix" ?

On rencontre plusieurs hypothèses. Il se dit qu'une croix aurait été érigée à cet endroit à l'occasion d'une mission prêchée par Julien Maunoir (1606-1683) pour raffermir la foi des habitants. Mais on ne trouve pas trace d'une mission qu'aurait conduite le père Maunoir à Plobannalec ou à Lesconil (2), pas plus, d'ailleurs, qu'un autre religieux.

Une autre version évoque une déformation de "Maen ar Gwrac'h", soit "rocher de la vieille" ou "de la sorcière" (3).

Enfin, en raison d'une supposée confusion entre groas et gwaz, qui peut avoir le sens de "homme", une légende locale prétend que des femmes, voyant dans cette roche dressée une représentation de la virilité, venaient s'y livrer à certaines pratiques destinées à favoriser leur fécondité (4).

Quoi qu'il en soit, c'est aujourd'hui "Men ar Groas" qui est passé à la postérité.

L'endroit où est implanté ce phare n'a pas toujours eu l'aspect qu'on lui connaît aujourd'hui. Ce fut ce que certains appellent un "îlot de marée", c'est-à-dire un îlot entièrement cerné par la mer à marée haute, mais accessible à pied à marée basse.

Sur cette carte postale, on voit que l'îlot de Men ar Groas est entièrement entouré d'eau. On aperçoit le phare et le rocher dressé.

Détail de la carte postale précédente. Sous la flèche, le phare.

Sur cette autre carte postale, le caractère insulaire de Men ar Groas est encore plus net.

Détail de la carte postale précédente.

De fait, cet îlot, bien connu des marins, figurait sur les cartes marines un peu précises établies au 18° siècle.

"Coste de Bretagne depuis Plouan et roches de Pennemark jusqu'à la baye de la Forest". 1764. Extrait. Cerclé de rouge, l'îlot de Men ar Groas. Source: gallica.bnf.fr

"Lesconil / carte topographique des côtes de France offrant celles de la Bretagne depuis le Mont Saint-Michel jusqu'à l'isle de Noirmoutier ". 1771-1785. Extrait. Source: gallica.bnf.fr

Détail de la carte précédente. Cerclé de rouge, l'îlot de Men ar Groas, appelé "Enes Croas ou île de la Croix" par le cartographe. A l'époque, le "Port de l'Esconil" s'étendait depuis l'anse devant Men ar Croas jusque dans l'entrée du Ster.

En fait de port, à cette époque, Lesconil n'est équipé d'aucune structure. Il existe seulement un site d'échouage dans une petite anse appelée Pors Carn à l'Ouest de l'îlot de Men ar Groas. Et par gros temps, les marins doivent aller se réfugier dans le Ster Nibilic, marqué d'une croix sur l'extrait de carte ci-dessus. 

Ce sont les aménagements successifs de cette anse de Pors Carn pour en faire un vrai port qui vont amener à l'établissement d'un phare sur l'îlot de Men ar Groas.

Tout commence en 1878 avec le projet de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés de créer une station de sauvetage à Lesconil. La commune cède un terrain et, en 1879, un abri pour le canot de sauvetage et une cale de lancement sont construits.

Sur cet extrait d'une carte postale moderne, on voit, cerclé de rouge, l'abri du canot de sauvetage (aujourd'hui disparu) et, fléchée, la cale de lancement. Bien entendu, s'agissant d'une carte postale moderne, l'aspect général de Lesconil y est considérablement différent de ce qu'il était en 1879.

Cette cale, destinée au lancement du canot de sauvetage, en facilitant aux pêcheurs le débarquement de leurs prises, permet un important développement de la pêche locale. D'autres travaux vont apporter des améliorations au "port de Lesconil": creusement d'un chenal pour faciliter l'accès au Ster et déroctage de l'anse de Pors Carn.

Les marins demandent depuis longtemps que soit construit un phare pour leur sécurité. En attendant que leur revendication soit satisfaite, ils paient du pétrole à une commerçante du port qui laisse brûler toute la nuit une lampe sur le bord de sa fenêtre. C'est en 1905 que la décision est prise. Un feu sera établi sur l'îlot de Men ar Groas (5).  

Article de La Croix des Marins du 31 décembre 1905. Source: gallica.bnf.fr

Pour la construction de ce phare, le Ministère des travaux publics a consacré en 1905 un budget de 4.000 francs qu'il abonde en 1906 d'un montant de 365,70 francs (ce qui correspondrait approximativement à 17.000€). On n'a pas trace d'une participation financière du Conseil Générale du Finistère ou de la commune, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y en a pas eu.

 Bulletin des lois de la République française. 1er juillet 1906. Source: gallica.bnf.fr

"Le phare de Menakroas" tel qu'il se présente après sa construction. On voit que la tourelle de maçonnerie est alors plus basse que celle que nous connaissons maintenant.

Le service des Phares et balises nous fournit des détails techniques sur le feu de Men ar Groas. Curieusement, ce phare est absent de la nomenclature des Phares et balise de 1915, et il n'y apparaît qu'en 1930. Mais, à une seule différence près, ses caractéristiques sont les mêmes.

C'est un feu fixe d'horizon (il éclaire une fraction importante du cercle d'horizon et présente le même aspect et la même puissance lumineuse dans tous les relèvements). En 1930, il a une portée lumineuse de 6 miles marins 50% de l'année et de 3 miles marins 90% de l'année. Sa hauteur au-dessus du sol est de 4,2 mères et de 7 mètres au-dessus des hautes mers de vive eau. Il fonctionne au pétrole avec une mèche (certains phares fonctionnent au pétrole à l'état de vapeur chauffée mélangée à l'air et produisant l'incandescence d'un manchon). Ce type de feu est susceptible de fonctionner, nuit et jour, pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, sans le secours d'aucun gardien (6). 

Coupe d'une lampe de 5°ordre, à l'huile minérale, qui équipait la feu de Men ar Groas. "Les phares: histoire, construction, éclairage" E. Allard. 1889. Source: gallica.bnf.fr

Etat de l'éclairage des côtes de France au 1er janvier 1930. Phares et balises. Source: gallica.bnf.fr

Si l'on se fie à l'Etat de l'éclairage des côtes de France en 1930, depuis 1905, une seule caractéristique du feu a changé: alors qu'en 1905, c'est un feu de couleur verte qui était annoncé, en 1930, il est blanc (f.b.). C'est sans doute parce qu'à l'usage, il s'est avéré qu'en raison de l'absorption de la lumière par les verres colorés, la puissance et la portée lumineuse d'un feu sont moindres avec les verres de couleur verte qu'avec des verres blancs. 

En outre, il est précisé que ce feu est "masqué partiellement ou totalement par les dunes de la pointe de Lesconil au N.W. de son relèvement à 50° et par les dunes de la pointe de Penanguer au Nord de son relèvement à 268°".

Le phare de Men ar Groas fait maintenant partie du paysage quotidien des marins qui fréquentent le port de Lesconil, et il apparaît fréquemment en arrière plan sur les cartes postales qui sont éditées au début du 20° siècle.

Le port se développe. Le môle abri de Beg ar Guellec qui protège de la houle les anses de Langoguen et de Pors Carn, est construit entre 1907 et 1908, et prolongé entre 1912 et 1914. Si, en 1906, il y avait 67 bateaux à Lesconil, ils sont 120 en 1910. La pêche se diversifie: sardines, maquereaux, homards et langoustes, crevettes, etc. Des usines de conserve de poissons s'installent, une école de pêche est créée en 1908.

Une partie de la flottille de pêche, et, au fond, le môle abri de Beg ar Guellec.

En avril 1912, un incendie se déclare dans le phare.

Article de L'Ouest Eclair du 9 avril 1912. Source: gallica.bnf.fr

Pendant la deuxième guerre mondiale, les allemands construisent des casemates autour du phare de Men ar Groas.

Sur ces deux cartes postales éditées après la Libération, on voit les casemates allemandes au pied du phare.

Sur cette photo aérienne du 1er ami 1948, le phare de Men ar Groaz est cerclé de rouge (on reconnaît son ombre portée sur sa droite), et, autour de lui, les casemates allemandes. Source: remonterletemps.ign.fr

Après la guerre, l'aménagement du port se poursuit. La maçonnerie du phare de Men ar Groaz est surélevée et le feu est électrifié. L'ampoule électrique produisant une lumière plus puissante que la lampe à pétrole, le problème de l'absorption de la lumière par un verre coloré se pose avec moins d'acuité, et le phare retrouve sans doute grâce à cela sa lumière verte.

Sur cette carte postale datant sans doute des années 1950, on aperçoit la silhouette du phare.

Détail de la carte postale précédente. La tourelle en maçonnerie du phare dépasse maintenant le gros rocher dressé qui la jouxte. Une construction annexe au toit plat abrite sans doute les équipements électriques. Entre les 2 grosses roches, on aperçoit encore une casemate allemande qui sera démolie.

[D'autres cartes postales montrant le phare de Men ar Groas son présentées dans la vidéo en fin de cet article]

Un brise-lame long de 125 mètres est construit entre 1948 et 1951, pour protéger le port du côté Est. Puis un terre-plein est construit par remblaiement à l'Ouest de l'îlot de Men ar Groaz.

Sur cette photo aérienne du 23 mars 1960, on voit le terre-plein aménagé à l'Ouest de l'îlot de Men ar Groaz, ici cerclé de rouge. Source: remonterletemps.ign.fr

Une criée moderne est ensuite bâtie sur le premier terre-plein. Elle remplace celle qui s'était installée dans l'abri du canot de sauvetage. Et un autre terre-plein est aménagé de l'autre côté du port.

Sur cette autre photo aérienne (17 août 1966), la criée est construite sur le terre-plein Est, et un autre terre-plein a été aménagé à l'Ouest du port. C'est est fini de l'insularité de Men ar Groas, qui se trouve maintenant totalement relié à la terre. Source: remonterletemps.ign.fr

A une date qui n'a pu être déterminée précisément, le phare de Men ar Groaz est encore modifié: un nouveau pylône métallique, plus haut que le précédent, y est installé, sans doute pour que le feu puisse être vu au-dessus de la criée.

Photo aérienne du 5 mars 1987. On voit à l'ombre portée du phare que le pylône métallique est maintenant aussi haut que la tourelle en maçonnerie. Le bâtiment technique a maintenant une toiture à 2 pentes. Les casemates allemandes ne sont pas encore démolies, même si celle de droite semble avoir perdu sa couverture. Source: remonterletemps.ign.fr

Il est recommandé de visionner le montage vidéo, qui suit en mode "plein écran".

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