Le bac de Tréboul

Publié le par DL

Généralement, ce qui me pousse à consacrer un article à un site ou un monument, c'est de l'avoir découvert de visu au cours d'une promenade, et de m'être posé des questions à son sujet. De quoi s'agit-il ? De quand date-t-il ? Par qui a-t-il été édifié ? Pourquoi ? Quelle est son histoire ? Etc.

Pour le bac de Tréboul, c'est tout autre chose. Et pour cause, sur place, il n'en reste aucune trace.

Ce qui m'a fait m'y intéresser, c'est ceci:

Auguste Anastasi, Le passage du bac à Tréboul (1870). Musée des beaux arts de Quimper. Source: wikipedia.org

J'ai découvert ce tableau d'Auguste Anastasi, qui fait partie des collections du Musée des beaux arts de Quimper, quand il a été publié sur un réseau social.

Tout d'abord, je trouvais qu'il y avait quelque chose de "classique" dans cette peinture, elle me rappelait certaines représentations de monuments antiques romains, et ma première réaction a été de douter qu'il s'agisse d'un paysage breton. Il a fallu que j'observe attentivement les costumes et les coiffes des personnages pour atténuer ce ressenti. On pourrait appliquer au passage du bac à Tréboul la remarque d'un critique à propos d'un autre tableau d'Auguste Anastasi (Cascatelles de Tivoli): « Parfait coloriste, Anastasi multiplie les variations chromatiques et peint ici un paysage à l’horizon bleuté contrastant fortement avec un premier plan où s’opposent ombre des bosquets et chaude lumière du soleil. L’artiste reprend les codes de la tradition académique et nous livre sa vision idéalisée d’un paysage italien antiquisant ».

J'ai alors décidé de m'informer sur le bac de Tréboul (dans cet article, je retiens cette formulation de "bac", mais ici ou là, il est parfois mentionné comme "passage", ou comme "treiz" en breton, et celui qui pilote le bac est appelé "passeur" ou "treizour" en breton).

Première chose à faire, revenir à mes habitudes: examiner le site directement sur le terrain. Un escalier aussi monumental devrait se retrouver facilement, même si, avec le temps, il a changé d'aspect. Ne sachant pas a priori où le localiser précisément, j'ai parcouru les 2 rives de ce qu'on appelle aujourd'hui le port Rhu. Une bonne partie de la rive du côté de Tréboul est pratiquement inaccessible et limite les possibilités d'exploration. J'ai donc surtout essayé d'apercevoir cet escalier depuis l'autre côté, entre les mâts des voiliers du port de plaisance et les bateaux du port-musée. En vain.

Où se situait le bac de Tréboul ? Photo aérienne IGN. Source: géoportail.gouv.fr

Il me fallait donc recourir aux archives écrites et iconographiques pour remonter le temps.

Remonter le temps ... pour qui n'a pas connu le Port Rhu avant la construction, en 1992, du bassin à flot et de son écluse, il n'est pas facile d'imaginer ce qu'il était quand la marée le remplissait et le vidait deux fois par jour.

De fait, avant la construction du bassin à flot, le Port Rhu avec son prolongement jusqu'à Pouldavid est ce que les géographes appellent une ria (dans le Nord du Finistère, on parle d'aber), c'est-à-dire une anse qui s'enfonce profondément dans les terres, qui est envahie par la mer à chaque marée et dans laquelle coule une rivière. D'ailleurs, on peut lire ici ou là les expressions "rivière du Port-Rhu" ou "rivière de Pouldavid" ou "estuaire de Pouldavid".

Alors, pourquoi a-t-on établi un bac à Tréboul, ou plutôt entre Tréboul et Douarnenez ? 

Tout d'abord, il faut savoir que, jusqu'à la fin du 19° siècle, Tréboul était en quelque sorte le port de la commune de Poullan, tout comme Pouldavid était celui de Pouldergat, et Douarnenez celui de Ploaré. Le fort développement des activités de pêche dans la baie de Douarnenez et celui des conserveries attirent dans ces 3 ports des populations qui trouvent là du travail, en mer pour les hommes et dans les usines pour les femmes. 

La flottille de pêche de Tréboul.

A l'époque, pour passer de Tréboul à Ploaré ou Douarnenez par voie terrestre, il faut gagner, au fond de la ria, le village de Pouldavid , avant de remonter le long de la rive Est de la "rivière du Port-Rhu" ou de Pouldavid. 

En 1863, la situation est très clairement exposée par le rapporteur de la commission chargée du projet de construction d'un pont entre Poullan et Douarnenez:

Rapports et délibérations du Conseil général du Finistère. 1863. Source: gallica.bnf.fr

Un bien long trajet sans le bac, surtout si c'est dans le quartier de Port Rhu ou dans celui du Guet que l'on doit se rendre.  

Sur ce détail de la carte dite de l'Etat major (1820-1866), seul le bac du Guet est mentionné. Source: geoportail.gouv.fr

Le rapporteur de la commission nous le dit, il existe donc deux bacs qui assurent le passage d'une rive à l'autre, un au Guet, c'est-à-dire à l'extrême pointe Nord de Douarnenez, et l'autre au Port Rhu, plus en amont de la ria. C'est de ce dernier qu'il sera question ici.

A quand remonte l'existence d'un bac entre les deux rives de la rivière de Pouldavid au niveau de Port Rhu ? On ne le sait pas précisément, les archives ne le disent pas. On peut se référer à la cartographie, mais on ne dispose de cartes suffisamment détaillées de cette partie du littoral qu'à la fin du 18° siècle.

Aucune mention d'un bac sur cette carte de Douarnenez. "Carte topographique des côtes de France offrant celles de la Bretagne depuis le Mont Saint-Michel jusqu'à l'isle de Noirmoutier (1771-1785)". Service hydrographique de la Marine. Détail. Source: gallica.bnf.fr

Sur la carte qui précède, rien n'indique qu'il y ait un bac, ni au Guet, ni à "Porus".

"Plan des environs de Douranenez", levé en 1817 (Pilote français, rédigé par M. Beautemps-Beaupré). Détail. Source: gallica.bnf.fr

Si le plan ci-dessus, levé en 1817, figure bien un chemin qui, venant de Tréboul, aboutit à une anse semi-circulaire en face d'une cale à "Porus", rien n'indique qu'il y ait un bac à cette date. C'est peut-être à cet endroit que se trouve le gué où passent les voitures, les animaux et les piétons à marée basse comme l'évoque le rapport de la commission reproduit plus haut.

Poullan-Tréboul. Cadastre - tableau d'assemblage. 1829. Détail. Source: Archives départementales du Finistère.

En 1829, le tableau d'assemblage du cadastre de Tréboul (alors dépendance de Poullan) mentionne bien le bac de "Port hu" et celui du Guet.

Ploaré-Douarnenez. Cadastre - tableau d'assemblage. 1829. Détail. Source: Archives départementales du Finistère.

De même, le tableau d'assemblage du cadastre de Douarnenez (alors dépendance de Ploaré) mentionne bien les deux bacs de l'autre côté de la rivière de Pouldavid.

Cet endroit où l'on traverse une rivière ou un bras de mer, que ce soit à pied par un gué ou sur un bac, c'est "le passage", et même "le passage d'eau", an treiz en breton. Et celui qui pilote le bac, le passeur, c'est le treizour

Pour les habitants de Douarnenez et de Tréboul, cet endroit, sur la rive gauche de la rivière de Pouldavid, en a pris le nom: le Treiz. Pour faciliter embarquement et débarquement des passagers, un escalier (celui qui a été peint par Auguste Anastasi) et une petite cale ont été aménagés à l'extrémité d'une anse minuscule, le Poulic (en français, la petite anse ou la petite crique). A l'autre extrémité de cette anse, une vielle maison que certains appelle "la maison du passeur" ou "le petit Enfer" (Henri Belbéoch. Douarnenez- souvenirs, souvenirs; page 100).

Sur cette carte postale représentant le Poulic, on aperçoit, sous les frondaisons, l'escalier peint par Auguste Anastasi et, de l'autre côté de la rivière de Pouldavid, une cale où débarquent sans doute les passagers du bac.

Côté "Port-hu", le point d'arrivée ou de départ du bac, c'est donc une cale, appelée cale Ouillac dans les délibérations du Conseil général du Finistère au 19° siècleJacques Cambry, en 1794, dans son "Voyage dans le Finistère" l'appelle "chaussée d'Uliac" et la décrit: elle a « cent pieds de long sur trente de large, elle est formée de gros quartiers de granit posés les uns sur les autres sans être liés par de la terre, des sables et du mortier » (1).

A l'origine, cette cale Ouillac n'est pas perpendiculaire au quai de "Port hu", mais tournée vers l'amont. Accusée d'être responsable de l'ensablement de la rivière, elle sera transformée dans les années 1880.

Cerclée de vert, l'anse du Poulic, encadrée de rouge, une vieille maison et marquée d'une flèche, la cale Ouillac. "Plan des environs de Douranenez" (Pilote français, rédigé par M. Beautemps-Beaupré). Détail. Source: gallica.bnf.fr

Un rapport de la Commission des Travaux publics du Conseil général, en 1874, précise qu'à cette date, le Finistère compte 19 passages d'eau dont 5 appartiennent au département (Saint-Jean-Plougastel, Térennez, Rosnoën, Bénodet, Saint-Maurice) et les autres à l'Etat. Les bacs de Tréboul dépendent donc de l'Etat et il devait en être ainsi depuis leur création.

A l'époque de l'établissement de bacs entre Tréboul et Douarnenez, il est d'usage que les bacs, ou passages d'eau, fonctionnent sous le régime d'une concession accordée à un particulier (le fermier) pour une durée et dans des conditions précises (2). Les bacs de Tréboul sont certainement soumis à ce régime, et les fermiers des 2 bacs jouissent d'un droit exclusif de passage sur des portions bien délimitées de la rivière.

Au port de Tréboul, le rôle du passeur consiste à acheminer les équipages jusqu'à leurs barques mouillées dans la rade, et à amener jusqu'à la cale du Guet ou sur l'îlot Saint-Michel et l'île Tristan les ouvrières qui travaillent dans les presses à sardines.

On peut se demander si, dans les premiers temps, c'est-à-dire la première moitié du 19° siècle, le bac entre Tréboul et Port Rhu est très fréquenté. A cette époque, les pêcheurs de Tréboul livrent leurs sardines à des ateliers locaux où elles sont salées et pressées. Tréboul compte alors environ 70 presses artisanales qui emploient les femmes du village. Il en va de même à Douarnenez: les pêcheurs de Douarnenez livrent leur pêche à la centaine de presseurs de Douarnenez qui emploient des ouvrières de Douarnenez.

Le Port Rhu, c'est le port de commerce, tandis que le Rosmeur, qu'à l'époque on appelle "le grand port", c'est le port de pêche. Quand les presseurs de Tréboul veulent livrer leurs barils de sardines au Port Rhu pour les exporter, ils doivent faire le grand tour par Pouldavid. Pour les simples particuliers, la nécessité de passer d'une rive à l'autre de la ria entre le Poulic et la cale Ouillac est donc alors assez limitée dans cette première moitié du 19° siècle.

Il en ira tout autrement quand des industriels commenceront à installer à Douarnenez des usines de sardines à l'huile qui auront besoin d'une main d'œuvre abondante. C'est à partir des années 1860 que les choses changent. En 1873, Gustave Le Guillou de Penanros, conseiller général et propriétaire de l'île Tristan sur laquelle il a établi une usine de conserves de sardines à l'huile, fait observer que

Rapports et délibérations du Conseil général du Finistère. Janvier 1873. Source: gallica.bnf.fr

C'est à cette époque, et précisément en 1870, que sera construite la maison du passeur ou du treizour, à l'extrémité du chemin qui aboutit au Poulic et à l'embarcadère (actuellement 40 rue du Treiz).

Cerclée de rouge, la nouvelle maison du passeur est représentée sur cette carte de 1879 de Douarnenez et Tréboul (Atlas des ports de France). 

Sur cette carte postale, on voit de gauche à droite: la vieille maison appelée "la maison du passeur" ou "le petit Enfer" (flèche jaune), l'anse du Poulic (flèche verte), l'escalier de l'embarcadère (flèche rouge), la nouvelle maison du passeur (flèche bleue).

Détail de la même carte postale.

Une magnifique photo nous montre l'escalier peint par Auguste Anastasi, ainsi que des barques, dont peut-être celle du passeur. 

L'escalier du Treiz. Avec l'aimable autorisation de M. Didier Damey, actuel propriétaire la la maison du passeur. Voir son site: tiantreizhour

Voici quelques autres cartes postales qui nous montrent le site du bac de Tréboul au Treiz à différentes époques. 

Le chemin, tout à droite de cette carte postale, est celui qui descend jusqu'au Treiz, le débarcadère du bac. Photo prise de la "montagne" de Kermabon.

Le même chemin, juste avant qu'il passe devant la maison du passeur. Aujourd'hui rue du Treiz.

S'ils rendent service, les deux bacs entre Tréboul et Douarnenez sont jugés très insuffisants comme l'a exposé le rapporteur de la commission chargée du projet de construction d'un pont entre Poullan et Douarnenez en 1863. Depuis fort longtemps (1811, si l'on en croit ce qu'en dit le rapporteur de la Commission des Travaux publics du département du Finistère lors de la séance du 27 octobre 1874 du Conseil général), les élus de Poullan et de Douarnenez demandent tous les ans la construction d'un pont, de préférence tournant, au niveau de la cale Ouillac.

Rapports et délibérations du Conseil général du Finistère. 1861. Source: gallica.bnf.fr

La même demande sera systématiquement répétée jusqu'à ce que le Conseil général obtienne enfin satisfaction à ceci près que le pont sera fixe et construit plus en amont sur la rivière de Pouldavid. L'ouvrage, bâti en 1884, mettra fin au monopole du passeur entre le Treiz et Port Rhu. On peut imaginer que, pendant quelques temps, certains continueront à recourir au service du passeur pour s'éviter le détour assez conséquent que leur imposerait un passage par le pont.

Sur cette carte postale, on aperçoit, entre les deux piliers du pont, la maison du passeur.

Dans les années 1890, la cale Ouillac sera détruite et remplacée par une cale orientée vers l'aval.

Entre 1958 et 1961, la petite anse du Poulic qui avait servi de mouillage au bac du passeur est comblée.

Sur cette photo aérienne du 3 août 1958, on voit encore, cerclée de rouge, l'anse du Poulic, et au bout de la flèche rouge, la maison du passeur. Une autre maison a été bâtie contre elle en 1901. Source: remonterletemps.ign.fr

Sur cette photo aérienne du 20 juin 1961, l'anse du Poulic est comblée. Source: remonterletemps.ign.fr

Sur la photo aérienne qui précède, on voit que la rue du Treiz qui se terminait en impasse au niveau de la maison du passeur, a été prolongée jusqu'au pied du grand pont. Bientôt, les deux côtés de cette rue verront s'édifier des maisons individuelles.

Il ne reste rien du vieil escalier et de l'anse du Poulic. Rien d'autre que des souvenirs et des images, soit des photographies, soit des tableaux. On l'a vu, le Passage du bac à Tréboul a été peint en 1870 par Auguste Anastasi. Mais il n'est ni le premier ni le seul à l'avoir fait. Il semble que le tout premier peintre à s'être intéressé aux paysages de Douarnenez est Emmanuel Lansyer (Yves Tanneau, Douarnenez, son histoire, ses monuments, page 24)(3). En 1867, il dessine sur papier, au crayon et à l'encre de Chine, Le bac de Port Rhu à Douarnenez (4)

Emmanuel Lansyer. Le bac de Port Rhu à Douarnenez. 1867. Crayon et lavis à l’encre de Chine, Collection Musée Lansyer © Musée Lansyer, Ville de Loches. Avec l'aimable autorisation du musée.

Une version de cette œuvre a été reproduite par gravure en 1889.  

Robert-Weir Allan. Le bac à Douarnenez. 1876

Albert Fernand-Renault. Le Pouldavid à Douarnenez. 1920

Gaston Pottier. Le Port Rhu. 1937

Ernest Pernelle. Port Rhu. 1938

Stany Gautier. L'escalier du Treiz. 1947

Paul Lemasson jeune. L'île Tristan à Douannenez. Date indéterminée.

Il y a une étrange ressemblance entre cette dernière œuvre et la photographie qui suit.

Lien:

L'embarcadère du Treiz sur tutouarnenez.blogspot.com

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G
Bravo et félicitations pour cet extraordinaire travail de recherche tellement bien illustré !
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D
Merci beaucoup.