L'allée couverte de Pors Poulhan

Publié le par DL

A Plouhinec (Finistère), quelques centaines de mètres entre Pors Poulhan et la pointe du Souc'h, concentrent des vestiges préhistoriques exceptionnels: grotte de Ménez Dregan (paléolithique inférieur), nécropole mégalithique de la pointe du Souc'h (néolithique) et allée couverte de Pors Poulhan (néolithique).

Carte topographique de l'Institut Géographique National. Source: geoportail.gouv.fr

C'est l'allée couverte de Pors Poulhan qui nous intéresse aujourd'hui.

Elle est parfois simplement appelée dolmen, mais c'est le terme allée couverte qui paraît le plus approprié. Il n'est nullement question ici de trancher entre les diverses appellations possibles (dolmen à couloir, tombe à couloir, dolmen à galerie), mais le terme dolmen, créé à partir des mots bretons t(d)aol «table» et maen «pierre»,  paraît devoir plutôt s'appliquer à un monument composé de deux, trois ou quatre "pieds" sur lesquels repose une seule dalle de couverture, et qui a donc l'aspect d'une "table". La structure allongée du monument de Pors Poulhan rappelle davantage celle d'une allée.

Contrairement à celui de Pors Poulhan, le monument mégalithique de Saint-Nic, composé qu'une dalle unique reposant sur 3 "pieds" (ou 2 pieds et une dalle de chevet), a vraiment l'aspect d'une table de pierre ou dolmen.

Ces monuments, dolmens ou allées couvertes, sont présents dans le paysage depuis des millénaires, mais ce n'est qu'au début du 19° siècle qu'ils commencent à vraiment attirer l'attention de ceux que l'on appelle alors des antiquaires, c'est-à-dire des personnes cultivées qui s'intéressent aux "antiquités" (dans le sens de monuments anciens) de la Bretagne, et du Finistère en particulier.

Le premier qui ait fait une description sommaire du monument de Pors Poulhan est Christophe-Paulin de La Poix de Fréminville, dit le chevalier de Fréminville. Dans "Antiquités du Finistère - seconde partie", publié en 1835 (1), page 99, il écrit:

Les druides ! Le chevalier de Fréminville n'écrit pas explicitement que le "Grand Dolmen de la baie d'Audierne" est un monument druidique, donc d'époque gauloise, mais il suggère quand même qu'il « servait de retraite (d'abri) aux druides qui desservaient le sanctuaire voisin », c'est-à-dire ce qui est pour nous la nécropole mégalithique de la pointe du Souc'h !

Il est vrai qu'à l'époque, pour la plupart des antiquaires, dolmens, menhirs et autres monuments mégalithiques dataient des gaulois. Pour eux, les dolmens étaient des autels sur lesquels les druides sacrifiaient des victimes pour s'attirer la protection des dieux.

Pourtant, dès 1824, Pierre Legrand d'Aussy avait compris que les "dolmens" étaient des sépultures (2).

Un dessin de cette époque (peut-être de la main même du chevalier de Fréminville) nous montre 3 vues de ce "dolmen ou autel druidique sur les bords de la baie d'Audierne".

1. Vue d'un Dolmen ou autel Druidique sur les bords de la baie d'Audierne. 2. Le même vu en face de l'entrée. 3. Le même monument vu d'un peu loin, à côté du poste des Douaniers 

L'auteur de ces dessins légende celui en haut à droite "Le même monument vu d'un peu loin, à côté du poste des Douaniers". Il faut y voir une recomposition de la réalité. En effet, à proximité de l'allée couverte, on trouve deux corps de garde qui ont pu abriter des douaniers et inspirer ce dessin: celui de la pointe du Souc'h en Plouhinec et celui de Poulhan en Plozévet, de l'autre côté de l'anse de Pors Poulhan. Celui de la pointe du Souc'h est trop éloigné, et à l'époque, même si aucune construction ne se trouvait entre lui et l'allée couverte, elle n'était sans doute pas visible depuis le corps de garde en raison de la distance et du relief. Par ailleurs, depuis le corps de garde de Poulhan, bien qu'il soit plus proche, on peut seulement apercevoir l'extrémité Est de l'allée couverte, non pas son côté Nord comme le suggère le dessin.

Cette photo est prise depuis l'endroit où se trouvait le corps de garde de Poulhan en Plozévet. On ne peut apercevoir que l'extrémité orientale de l'allée couverte.

L'allée couverte figure comme "dolmen" sur la carte de l'Etat major publiée entre 1820 et 1866.

Détail de la carte dite "de l'Etat major (1820-1866). Source: geoportail.gouv.fr

Il faut attendre 1882 pour que l'allée couverte de Pors Poulhan intéresse à nouveau un archéologue: le chanoine Jean-Marie Abgrall dessine un projet de restauration du monument:

"Plouhinec Dolmen de Poulhan restauré". Projet de restauration de l'allée couverte de Pors Poulhan par l'abbé Abgrall. Archives de Kernuz. Source; Archives départementales du Finistère 100 J 1316.

En 1883, Paul du Chatellier évoque quant à lui le monument de Pors Poulhan dans un article de la Revue Archéologique:

Paul du Chatellier ne sera pas le seul à situer l'allée couverte de Pors Poulhan à Plozévet. Il faut dire qu'à l'époque, la "frontière" entre le pays bigouden et le Cap Sizun n'était pas signalée comme elle l'est aujourd'hui par l'inscription figurant au pied de la statue de bigoudène qui domine la petite crique: « Ama echu bro Bigouden » (Ici finit le pays bigouden).

Le projet du chanoine Abgrall et le vœu de Paul du Chatellier ne seront pas mis en œuvre: en 1890, Hyacinthe Le Carguet donne une description détaillée de ce qu'il appelle "la grande galerie de Poulhan" dans le bulletin de la Société archéologique du Finistère (3):

Depuis la description qu'en a fait le chevalier de Fréminville, le monument s'est dégradé: au lieu des 16 piliers encore présents lors de sa visite de 1835, on n'en compte plus que 15, dont deux sont brisés au ras du sol et un autre qui est renversé, et une des 2 "tables" est à moitié renversée.

Notons au passage qu'il attribue aux habitants du secteur la perpétuation de la légende de sacrifices sur les "dolmens" de cette galerie.

Une autre légende s'attache à cette allée couverte comme à d'autres monuments de ce genre: elle est appelée Ménez korriged, ce qui peut se traduire par Mont des nains ou des korrigans. A Beuzec-Cap-Sizun, l'allée couverte de Kerbalannec est appelée Ty ar C'horriquet ou maison des korrigans, tout comme celle de Lesconil en Poullan-sur-mer. 

Yacinthe Le Carguet est d'autant plus inquiet de la dégradation de cette allée couverte que les "conmmunaux" (4) sur lesquels se trouvent les "mégalithes du Soc'h" (ensemble qui, pour lui, comprend l'allée couverte de Pors Poulhan), pourraient être partagés entre les habitants, ce qui entraînerait la destruction de ces monuments.

Les Archives départementales du Finistère conservent une photographie datant de cette époque. Elle fait partie d'une collection de photographies sur plaque de verre prises entre 1890 et 1911, provenant des archives privées du château de Kernuz qui appartenait à cette époque à Paul du Chatellier, président de la Société archéologique du Finistère.

La "table" la plus à l'Ouest est toujours en place, mais celle de l'Est est à moitié renversée et repose sur un tronçon de pilier. Photographie sur plaque de verre (1890-1911) / Archives de Kernuz. Source: Archives départementales du Finistère.

Le développement de la photographie va permettre de fixer l'image de cette allée couverte, en particulier grâce à une série de cartes postales.

Sur cette carte postale, on devine ce qui est probablement le brancard d'une charrette dont parlait Paul du Chatellier dans son article de 1883. On notera qu'ici l'allée couverte est localisée à Pont-Croix !

Ici, deux petites bigoudènes posent pour le photographe.

 Les dégradations continuent: le tronçon de pilier sur lequel reposait la "table" de l'Est (et que l'on voit sur les photographies précédentes) a disparu, et la "table" qu'il supportait semble avoir basculé vers l'Ouest.

Les "dolmens" de Poulhan photographiés sous un autre angle. A gauche, on aperçoit le moulin à vent de Tréouzien.

 Bien que tronquée, la légende de cette carte postale est bien: PLOZEVET (Finistère) Dolmen de Poulhan.

Sur cette carte postale, le "dolmen" de Pors-Poulhan est encore localisé à Plozévet.

En 1924, Charles Bénard Le Pontois envisage d'acheter l'allée couverte de Pors Poulhan pour le compte du Musée de la préhistoire finistérienne à Penmarc'h dont il est co-fondateur et président depuis 1922 (5). Cette acquisition qui aurait entraîné le classement de l'allée couverte comme Monument historique n'aura finalement pas lieu.

En 1942, l'armée allemande qui a établi des casemates et une batterie côtière juste au-dessus de l'anse de Pors Poulhan, dynamite les piliers de l'allée couverte parce que celle-ci gêne la visibilité sur la route de Plouhinec. Certains piliers sont sectionnés, d'autres renversés, et les deux "tables" de couverture sont effondrées.

Etat de l'allée couverte après la guerre de 1939-1945.

Après la guerre, le site, envahi par la lande, sert de terrain de chasse et de dépôt d'ordures.

Sur cette photo aérienne du 20 avril 1960, on distingue à peine les ruines de l'allée couverte. Seule la grande dalle de l'Est est nettement identifiable. Source: remonterletemps.ign.fr

Au milieu des années 1960 et au début des années 1970, des articles du Télégramme attirent l'attention sur l'état d'abandon du site et le maire de Plouhinec échange alors par courriers avec le directeur des Antiquités préhistoriques du Finistère. Il est envisagé de restaurer le monument ou d'en utiliser les pierres pour créer un faux dolmen ailleurs, projet qui ne verra pas le jour.

Il faut encore attendre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980 pour que le directeur des Antiquités historiques et préhistoriques de Bretagne charge Michel Le Goffic, archéologue départemental du Finistère, de fouiller le monument. La première campagne de fouille est menée par une équipe de 11 personnes sous la direction de Michel Le Goffic entre le 7 et le 26 juillet 1986 (6). La commune de Plouhinec participe largement en fournissant notamment des moyens mécaniques et le logement à l'équipe de fouilleurs.

La fouille commence après débroussaillement du site par le personnel municipal, et le déplacement des deux dalles de couverture (8 et 13 tonnes) à l'aide d'une grue.

 Juillet 1986. Elinguage de la dalle de couverture Est avant déplacement. Source: rapport de fouille de 1986. Auteur: Michel Le Goffic, archéologue départemental du Finistère. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Il a tout d'abord été trouvé dans le tertre des tessons d'urne funéraire d'époque gallo-romaine et des fragments de vases du moyen-âge. Les dépôts se succédant et s'accumulant dans le temps, il est normal de trouver en surface ou près de celle-ci les objets les plus récents, et plus en profondeur les objets les plus anciens.

En même temps que la fouille proprement dite, il a été procédé à l'étude des fosses de calage des piliers et au redressement de ceux-ci.

Juillet 1986. Le pilier S5 en cours de relevage. Vue prise de l'Est. Même source que ci-dessus. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

A l'intérieur du monument, sous le dallage, il a été trouvé de la poterie, un grand nombre de silex, dont des pointes de flèches tranchantes, des perles et des ossements, ce qui atteste bien de la fonction de sépulture de l'allée couverte. Pour le détail des objets recueillis lors de cette première fouille, on se reportera au rapport de fouille (6).

Ces découvertes montrent que ce monument a été utilisé au Néolithique (entre 3300 et 2800 avant JC), à l'âge du bronze, à l'époque gallo-romaine, au Moyen Age et à l'époque moderne.

La deuxième campagne de fouille se déroule du 3 au 29 août 1987 par une équipe de 14 personnes, à nouveau dirigée par Michel Le Goffic, et toujours avec le concours actif de la commune de Plouhinec.

Comme en 1986, la fouille et le redressement des piliers effondrés ont été menés simultanément, permettant de préciser ce qu'avaient été la forme et la structure du monument. Une description des objets découverts au cours de ces deux campagnes se trouve dans le rapport de fouille de 1987 auquel on peut se reporter  (7).

Août 1987. Fouille de la partie sud-ouest du tertre tumulaire. Vue prise de l'est. Source: rapport de fouille de 1987. Auteur: Michel Le Goffic, archéologue départemental du Finistère. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Ces deux campagnes de fouille ont permis de déterminer que cette sépulture était constituée d'une chambre principale de type "allée couverte", et, à l'Est, d'une cella (chambre secondaire aménagée au dos de la dalle de chevet de la chambre principale). Cet ensemble était compris dans une enceinte (péristalithe) de pierres dressées (orthostates) dessinant la forme d'un navire. Entre cette enceinte et les piliers servant de support aux dalles de couverture, un amoncellement de pierres formait un cairn, et l'ensemble, cairn et allée couverte, était entièrement recouvert de terre. Seuls deux espaces aux extrémités de cette enceinte n'étaient ni remplis de pierres ni couverts de terre, et formaient des parvis, l'un devant l'entrée de l'allée couverte, et l'autre devant la cella.

Dessin de Michel Le Goffic figurant sur le panneau pédagogique implanté à proximité de l'allée couverte.

Les bâtisseurs de cette allée couverte avaient certainement trouvé dans les environs immédiats toutes les pierres qui leur étaient nécessaires, y compris les plus grosses que sont les dalles de couverture. Aujourd'hui encore, depuis le sentier côtier tout proche, on voit, sur le terrain des propriétés des alentours, des rochers qui auraient fait l'affaire . 

Si l'allée couverte s'est retrouvée à l'air libre, c'est en partie par un phénomène naturel d'érosion due aux intempéries, et par l'action des hommes qui, au cours du temps, l'ont utilisée comme carrière de pierres. C'est ainsi que des dalles (orthostates) de la partie Sud de l'enceinte (péristalithe) qui entourait l'allée couverte ont disparu. Il n'a été retrouvé que les fosses dans lesquelles elles avaient été logées et leurs pierres de calage.

La campagne de fouille de 1987 se poursuit par le relevage des piliers encore présents.

Août 1987. Relevage du pilier S7 à l'aide de crics, étais et d'un "Tirfort". Vue prise du Sud-Est. Même source que ci-dessus.

Lorsque la campagne de fouille s'achève, le monument est en grande partie restauré et le principe de sa consolidation et de sa restauration complète est acté. Le Département du Finistère a même décidé d'acheter la parcelle de terrain où se trouve le monument.

Août 1987. Vue prise de l'est du chantier pendant la restauration du parvis oriental. Même source que ci-dessus.

En 1988, le terrain est acheté et la restauration du monument est entreprise. Elle consiste à "réparer" deux piliers qui avaient été brisés, à en remplacer quatre autres, disparus ou cassés, et à replacer les deux dalles de couverture subsistantes.

Les piliers disparus ou cassés ont été remplacés par des dalles provenant de l'allée couverte de Men-Meur au Guilvinec. Lorsqu'elle est fouillée en 1926 par Marthe et Saint-Just Péquart, l'allée couverte de Men-Meur au Guilvinec est alors dépourvue de dalles de couverture (8). Démontée en 1960, elle est transférée dans le jardin du Musée finistérien de la Préhistoire à Penmarc'h. Quatre de ces dalles serviront donc à remplacer celles de l'allée couverte de Pors Poulhan. Un œil averti peut les reconnaître à leur grain différent du granit local (S. Duigou & J.-M. Le Boulanger / Pays Bigouden / page 34)

L'aspect des roches constituant ces deux piliers contigus est nettement différent. 

 L'aspect des roches constituant ces deux autres piliers est nettement différent.

L'allée couverte telle qu'on la connaît aujourd'hui est donc sensiblement différente de ce qu'elle était à l'origine: disparition d'une dalle de couverture, de piliers, d'une partie du cairn en pierres et du tertre en terre, de certains orthostates (dalles verticales) du péristalithe et piliers provenant d'une autre allée couverte.

 

Liens:

Allée couverte de Pors Poulhan. Rapport de fouille 1986

Allée couverte de Pors Poulhan. Rapport de fouille 1987

https://fr.wikipedia.org/wiki/Dolmen

https://fr.wikipedia.org/wiki/Allée_couverte

http://bcd.bzh/becedia/fr/le-megalithisme-en-bretagne

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